- SPEECH
Préserver la vigilance dans un environnement de risques changeant
Keynote speech by Patrick Montagner, Member of the Supervisory Board of the ECB, at the S&P Global Ratings European Financial Institutions Conference
Paris, 1 October 2026
Mesdames et Messieurs,
Je remercie S&P Global Ratings pour son invitation et pour l’occasion qui m’est donnée de conclure cette conférence.
Les échanges de ce matin ont abordé plusieurs transformations importantes pour le secteur financier européen, parmi lesquelles le développement du crédit privé, l’intelligence artificielle et l’évolution de l’environnement économique.
Je voudrais, pour ma part, partager quelques observations complémentaires.
Aujourd’hui le constat peut être fait que les banques européennes sont solides. Leur rentabilité s’est fortement améliorée, leurs ratios de capital et de liquidité sont robustes et la qualité de leurs actifs demeure globalement satisfaisante.
Cette situation est très différente de celle qui prévalait à la veille de la grande crise financière de 2008. Elle reflète les efforts considérables accomplis par les banques, les autorités publiques et les régulateurs depuis près de vingt ans pour améliorer la qualité des bilans et des politiques de risques, notamment via des réformes dont il s’agit aujourd’hui de préserver la substance.
Si les banques européennes affichent aujourd’hui une bonne rentabilité, il faut toutefois rappeler que leur retour à des niveaux de rentabilité comparables à ceux de certains concurrents internationaux a été relativement tardif. Cet écart ne s’explique pas uniquement par la fragmentation persistante du marché bancaire européen, même si cette fragmentation pèse nécessairement sur l’efficacité et la croissance des groupes bancaires. Cet écart reflète également un environnement macroéconomique longtemps moins dynamique en Europe et plusieurs années de taux d’intérêt très bas, voire négatifs, qui ont pesé sur les marges d’intermédiation. La remontée récente des taux a contribué au redressement de la rentabilité.
Les banques doivent donc éviter de considérer les résultats récents comme définitivement acquis. L’évolution de l’environnement de taux, le ralentissement économique ou une hausse du coût du risque pourraient modifier cette situation. À cela s’ajoute la matérialisation croissante des risques liés au climat et à la nature. L’été exceptionnel de 2026 en Europe, marqué par des températures extrêmes et par l’assèchement du Rhin et du Danube, a eu de lourdes conséquences humaines et économiques. La période actuelle doit être mise à profit pour consolider la résilience et préparer l’avenir.
Nous pouvons donc avoir confiance dans la capacité du secteur bancaire européen à faire face à des chocs. Cependant, la solidité ne doit pas conduire à l’autosatisfaction.
La solidité des banques ne doit pas servir de prétexte à l’autosatisfaction, car les risques persistent.
Un risque important pour les banques européennes pourrait être en effet un excès d’optimisme, un scenario déjà observé par le passé. L’histoire des crises financières nous apprend que les fragilités peuvent s’accumuler lorsque les résultats et la rentabilité sont bons, que les défauts restent faibles et que la liquidité semble abondante.
En 2006 et en 2007, de nombreux observateurs soulignaient la solidité des grandes institutions financières, et les marchés étaient généralement confiants. Quelques mois plus tard, la crise des prêts hypothécaires américains révélait des vulnérabilités que le consensus avait largement sous-estimées.
Il ne s’agit pas de conclure que les banques seraient nécessairement fragiles aujourd’hui. Comme je viens de le rappeler, elles sont bien mieux capitalisées et mieux préparées qu’à l’époque. Je souhaite simplement souligner que les risques ne disparaissent pas lorsqu’ils deviennent moins visibles. Ils peuvent changer de forme, se déplacer vers de nouveaux acteurs ou s’accumuler dans certains portefeuilles.
L’activité bancaire repose sur la confiance que les déposants, les créanciers et les marchés accordent aux banques. Elle permet aux banques de collecter des dépôts, d’accéder aux marchés et de financer l’économie. L’excès de confiance des banques dans leur propre solidité ou dans leur capacité à maîtriser les risques est, en revanche, une source de vulnérabilité. Elle peut conduire à relâcher les conditions d’octroi, à sous-estimer les besoins futurs de liquidité ou à considérer comme durable une situation de rentabilité exceptionnellement favorable.
Notre environnement actuel appelle donc une lecture équilibrée. D’un côté, les banques européennes disposent d’une capacité de résistance importante. De l’autre, elles évoluent dans un monde plus fragmenté, soumis à des chocs plus fréquents et parfois plus difficiles à modéliser.
Les tensions géopolitiques peuvent affecter les banques à travers de multiples canaux : les prix de l’énergie et des matières premières, l’inflation, les chaînes d’approvisionnement, les marchés financiers ou encore la capacité de remboursement de certaines entreprises exposées aux marchés internationaux. Elles s’accompagnent aussi de menaces cyber et hybrides croissantes, susceptibles de perturber les infrastructures critiques, les prestataires technologiques et les services bancaires.
Les besoins de financement élevés de nombreux États et la réduction des marges de manœuvre budgétaires peuvent également accentuer la sensibilité des marchés aux changements de perception. Dans un environnement de valorisations élevées et de fortes concentrations, un retournement du sentiment des investisseurs peut se propager rapidement.
Enfin, les liens entre les banques et les intermédiaires financiers non bancaires continuent de se développer. Le crédit privé notamment peut utilement diversifier les sources de financement de l’économie, mais il peut aussi créer des effets de levier et des interconnexions avec le système bancaire qui demeurent difficiles à mesurer et à appréhender dans leur ensemble.
Aucun de ces éléments ne constitue, pris isolément, l’annonce d’une crise. Leur interaction mérite cependant toute notre attention.
Il convient de détecter les vulnérabilités potentielles avant qu’elles ne se manifestent.
Le rôle du superviseur est d’examiner toutes ces fragilités et utiliser cette période favorable pour amener les banques à anticiper et corriger leurs vulnérabilités, plutôt que d'attendre qu'un choc les révèle.
Notre premier axe d’attention concerne la gestion du risque de crédit.
La qualité agrégée des actifs bancaires reste bonne. Nous observons néanmoins certains signes de détérioration dans des segments ou juridictions spécifiques. Le coût du risque a également augmenté pour une partie des établissements. Ces évolutions restent maîtrisées, mais elles justifient une surveillance attentive.
L’expérience montre que les pertes futures dépendent souvent des décisions d’octroi prises lorsque les conditions économiques sont encore favorables.
Nous attendons donc des banques qu’elles maintiennent des processus d’octroi rigoureux, des valorisations prudentes des garanties et une tarification qui reflète véritablement le risque. Nos travaux sur les pratiques d’octroi se poursuivront donc, et ils associeront des analyses horizontales, des revues ciblées et des inspections sur place.
La même logique s’applique à la planification du capital. Les banques doivent intégrer dans leurs projections des scénarios suffisamment sévères, tenir compte de l’évolution de leurs portefeuilles et mesurer correctement les effets des nouvelles exigences prudentielles. Les décisions de distribution doivent rester cohérentes avec leur profil de risque et leurs besoins futurs.
Dans ce domaine, notre exercice récent sur le risque géopolitique apporte des enseignements utiles. Ce test de résistance inversé nous a renseignés sur la qualité de leurs scénarios, leur compréhension des canaux de transmission et la crédibilité de leurs mesures de gestion. Il rappelle en particulier qu’une préparation efficace ne peut pas reposer sur un scénario unique, car les tensions géopolitiques peuvent prendre des formes très différentes et combiner des pertes de crédit, des mouvements de marché, des tensions de liquidité et des perturbations opérationnelles.
Enfin, les banques doivent continuer à renforcer leur gestion des risques liés au climat et à la nature. Les événements extrêmes observés en Europe montrent que ces risques se matérialisent déjà et peuvent affecter la valeur des actifs, les chaînes d’approvisionnement et la capacité de remboursement des emprunteurs. Les banques ont réalisé des progrès importants ces dernières années, mais des insuffisances subsistent, notamment dans l’évaluation des risques physiques et leur intégration dans la gestion des risques.
Notre deuxième axe d’attention concerne les risques opérationnels et technologiques. La numérisation apporte des gains considérables aux banques et à leurs clients. Elle crée aussi de nouvelles dépendances : vis-à-vis des infrastructures informatiques, du cloud, des prestataires externes et de chaînes de sous-traitance parfois complexes.
Une perturbation informatique peut rapidement affecter des millions de clients. Une vulnérabilité chez un prestataire important peut toucher simultanément plusieurs établissements. La capacité à maintenir les fonctions critiques doit donc être considérée comme une composante centrale de la solidité d’une banque.
L’intelligence artificielle peut raccourcir le délai entre la découverte d’une vulnérabilité informatique et son exploitation. Des exemples récents illustrent cette accélération des capacités d’attaque cyber via ce qui est désormais appelé les modèles frontières. Ils imposent aux banques de renforcer leur veille, la gestion de leurs vulnérabilités et leur capacité de réaction. Corriger les défauts ne peut plus prendre des mois dans un tel contexte.
L’intelligence artificielle présente bien entendu un potentiel considérable pour le secteur bancaire. Elle peut améliorer certains processus, faciliter l’analyse de grands volumes de données et enrichir les services proposés à la clientèle. Son utilisation doit néanmoins s’inscrire dans une stratégie claire. Les organes de direction doivent comprendre les cas d’usage les plus importants, les risques associés et les dépendances technologiques créées. Ils doivent vérifier que les responsabilités sont bien définies, que les données sont de qualité suffisante et que les systèmes peuvent être contrôlés tout au long de leur cycle de vie.
Je voudrais enfin souligner l’importance de la qualité des données et du reporting des risques. Lorsqu’un choc survient, la direction d’une banque doit pouvoir déterminer rapidement où se trouvent ses expositions, comment elles évoluent et quelles décisions doivent être prises. Or, des insuffisances importantes subsistent dans certains établissements en matière d’agrégation et de reporting des données sur les risques. Ces faiblesses peuvent limiter la capacité à faire face à une crise, même lorsque les ratios agrégés apparaissent solides. Nous continuerons donc à demander des progrès concrets, assortis de responsabilités claires et d’échéances crédibles.
Conclusion
En conclusion, les banques européennes disposent aujourd’hui de fondamentaux solides. Cette solidité résulte d’efforts importants et constitue un atout pour l’économie européenne.
L’environnement de risque reste toutefois particulièrement incertain, et les tensions géopolitiques, les vulnérabilités macro financières, les transformations technologiques et les interconnexions avec le secteur non bancaire peuvent produire des effets combinés difficiles à anticiper.
Les périodes favorables constituent le meilleur moment pour se préparer aux chocs futurs sans oublier les leçons du passé. C’est pourquoi il est primordial que les années de travail ayant abouti aux réglementations actuelles ne soient pas sacrifiées au motif que la situation actuelle démontrerait leur inutilité, voire pour certains commentateurs leur nocivité. La BCE soutient la nécessité de toiletter les redondances, de clarifier les ambiguïtés, de refondre les incohérences et de simplifier les approches de supervision. Mais la conservation de la résilience du secteur bancaire ne doit pas être un vain mot, ce doit être la colonne vertébrale de la réflexion et guider précautionneusement les législateurs.
La confiance restera toujours indispensable au fonctionnement d’une banque. Elle doit reposer sur une appréciation lucide des risques, une gouvernance solide et une capacité démontrée à faire face à l’imprévu de la part des banques ainsi qu’une supervision modernisée de la part de la BCE qui puisse s’appuyer sur une réglementation forte et cohérente.
Je vous remercie de votre attention.
Banque centrale européenne
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