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Patrick Montagner
ECB representative to the the Supervisory Board
  • ENTRETIEN

Entretien avec Les Echos

Entretien avec Patrick Montagner, membre du Conseil de surveillance prudentielle de la BCE, conduit par Ingrid Feuerstein et Guillaume Benoit.

7 Octobre 2026

Les taux d’intérêts montent partout dans le monde, particulièrement aux Etats-Unis et en France. Quel impact pour la stabilité financière ?

Vous savez que la BCE a deux casquettes : la politique monétaire et la supervision bancaire. Ces deux fonctions sont strictement séparées et, en tant que superviseur, notre rôle est de veiller à la solidité des banques. C’est donc sous cet angle que nous regardons l’environnement actuel. Depuis au moins 2 ans, les incertitudes s'accumulent et, parmi celles-ci, l’environnement de taux en est un, comme le risque géopolitique, ses conséquences sur les prix de l’énergie, ou les déséquilibres sur le marché des actifs privés du fait d’un afflux massif de liquidités à l’époque où emprunter ne coûtait presque rien. Tout ceci peut créer à tout instant les prémices à un choc plus important qui atteindrait le système financier à son tour, même si celui-ci est aujourd’hui très solide.

Quels sont les effets potentiels pour les banques ?

La hausse des taux a des impacts évidemment pour les banques, à la fois sur leur actif et leur passif. Au passif, parce que le coût auquel elles se refinancent habituellement, via les dépôts, mais aussi en empruntant sur les marchés financiers, augmente. Il peut y avoir un pincement des marges, surtout si elles n'arrivent pas à le transmettre du côté des actifs, c’est-à-dire à augmenter le taux auquel elles prêtent. Même si elles arrivent à le transmettre sur le prix, cela peut jouer sur la quantité. On sait que certains marchés sont très sensibles au prix, comme le crédit hypothécaire des ménages. L'autre aspect des choses, c'est que les banques ont elles-mêmes en portefeuille des obligations d’Etat, dont la valorisation peut être dépréciée. Ce risque reste relativement limité car d’abord, elles peuvent se couvrir contre le risque de taux via les instruments de marché et ensuite, cela dépend des maturités qu’elles détiennent. Il faut bien avoir en tête que les obligations souveraines ne représentent qu'une fraction relativement réduite des actifs des banques de la zone euro - environ 9% de leurs actifs totaux. Rien n’oblige les banques à les mobiliser.

Il y a quand-même un risque lié à l’écartement du spread…

En tant que superviseur bancaire, le rôle de la BCE est de voir si la hausse du spread accroît le risque pour les banques qu’elle supervise. À ce jour, nous ne le pensons pas. L'écartement des spreads se voit aussi sur les émetteurs privés, dans des proportions d'ailleurs qui sont différentes. Comparer le spread par rapport à une situation passée, c’est intéressant. Mais ce qui nous intéresse véritablement, c’est d’avoir une vision plus globale de l'économie, c'est de mesurer la combinaison des risques qui fait peser la possibilité qu’une difficulté se déclenche quelque part, pas forcément d'ailleurs là où tout le monde l'attend. Lorsqu'on supervise le secteur bancaire, ce sont les potentiels canaux de contagion d'une crise que nous regardons.

Le scénario de 2008 peut-il se reproduire ?

Aujourd’hui, la qualité des fonds propres des banques européennes est bien meilleure qu’en 2008. Il s’agit aujourd’hui de fonds propres durs, contrairement à 2008 où ils étaient en grande partie constitués de dettes subordonnées. Leur capacité d'absorption des chocs est bien meilleure, si jamais on en venait là. Depuis 2 à 3 ans, le cycle de profitabilité des banques est très élevé puisque de nouveau elles jouent à plein leur rôle d'intermédiation avec des taux d'intérêt positifs.

Et si l’on compare avec la crise des dettes souveraines en 2012 ?

Là encore, c’est très différent. En 2012, l'ensemble du secteur bancaire était extrêmement ébranlé, notamment en Europe. Les banques ne se prêtaient plus entre elles, c’est la banque centrale qui faisait office de marché interbancaire. Encore une fois, il ne s'agit pas d'avoir une vision rose. La BCE est plutôt d'une vision prudente, mais nous partons quand même d'un socle initial beaucoup plus solide et résistant qu’en 2012. L’enjeu aujourd’hui est de préserver cette solidité.

Pourtant, les banques européennes doivent renforcer leur compétitivité par rapport aux américaines. C’est tout l’enjeu des travaux actuels de la Commission…

La BCE s’est impliquée dans ces consultations et a dit publiquement qu'il était nécessaire de toiletter l'appareillage réglementaire tel qu'il existait aujourd'hui, en raison d’un grand nombre de couches additionnelles qui ne sont pas toujours cohérentes entre elles, ou du moins qui aboutissent à des complexités qui rendent difficile le pilotage. Dans la gestion du capital, il y a beaucoup de couches qui se superposent qui ne sont pas décidées au même endroit par la même personne et qui peuvent avoir des effets cumulatifs, parfois même contradictoires d'ailleurs.

Certains Etats ont plaidé pour des règles différenciées selon la taille des établissements…

Nous appelons toujours, nous, à conserver une règle unique, car il faut que les déposants aient confiance quel que soit le type de banque dans lequel ils déposent leurs fonds. . Nous pensons qu'il est nécessaire de garder cette unité avec des aménagements et par ailleurs d'aborder avec beaucoup de prudence toute règle d'assouplissement des exigences en capital qui pourrait donner l'illusion que dorénavant on a besoin de moins de capital, alors qu’au même moment, les incertitudes vont croissant. C’est dans cet esprit qu’il faut également aborder l’output floor. Cette mesure importante des accords de Bâle fixe un plancher aux exigences de fonds propres calculées à partir des modèles internes. Il faut en préserver le rôle, même si son calibrage devait être réexaminé, comme l’a proposé la Commission.

L’IA en fait-elle partie ?

Effectivement, l’intelligence artificielle fait naître de nombreuses incertitudes. Jusqu’où peut-elle bouleverser le classement des acteurs économiques ? Est-ce que cela peut en faire disparaître certains et en faire apparaître d'autres ? Est-ce que cela peut modifier la façon dont on fait du crédit, dont on fait des opérations de marché, dont on conduit une stratégie de couverture du risque de taux, du risque de devises dans une banque ? La supervision, c'est une interaction dynamique permanente. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle peut parfois être exigeante pour les banques, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune réponse qui n'est jamais définitive, ni aucune question qui n'est pas reposée plusieurs fois. Et encore une fois, c’est à la jonction de ces incertitudes qu'on peut trouver le déclencheur d’un choc économique.

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