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Entretien avec Les Échos

Entretien avec Andrea Enria, président du conseil de surveillance prudentielle de la BCE, accordé à Thibaut Madelin, Édouard Lederer et Alexandre Counis

10 janvier 2022

Au vu de l’état actuel de l’économie, quelles recommandations faites-vous aux banques européennes ?

Nous sommes encore dans une situation d’incertitude. Certes, le risque de grande vague de faillite qu’on avait anticipé en 2020 ne s’est pas matérialisé. Il y a même eu une baisse surprenante des faillites en 2020 et seulement une légère hausse en 2021. Mais tout cela est dû aux mesures extraordinaires d’aides publiques. Nous avons donc invité les banques à la plus grande prudence et à ne pas reprendre trop tôt les provisions pour risque d’impayé qu’elles ont constituées en 2020. Nous recommandons aussi aux banques de renforcer leur contrôle du risque de crédit, afin de pouvoir rapidement identifier et gérer tout signe de détérioration de la qualité des actifs.

Après le gel que vous aviez imposé en 2020, les banques ont annoncé de grands versements de dividendes et rachats d’actions. Doivent-elles de nouveau être prudentes ?

Honnêtement, bien que le niveau d’incertitude reste élevé, il l’est bien moins qu’en 2020. Les projections macroéconomiques pour la zone euro se sont constamment améliorées. Nous n’attendons plus le tsunami de créances non performantes que nous redoutions en 2020. Cela dit, nous pensons que les banques ne doivent pas exagérer dans l’autre sens. Une certaine modération serait bienvenue. Mais nous avons examiné les programmes de dividendes ou de rachats d’actions des banques et les avons considérés sufisamment prudents pour que les banques continuent assurément de respecter leurs exigences de capital, y compris en cas de choc économique défavorable.

Le nouveau variant Omicron ne pose donc pas de risque majeur pour le secteur financier ?

Il est trop tôt pour prévoir l’impact économique d’Omicron mais nous pensons que les mesures exceptionnelles mises en œuvre par les États, la banque centrale et les superviseurs bancaires sont assez fortes pour éviter une détérioration massive des actifs. Nous sommes moins inquiets qu’il y a un an, mais nous restons bien sûr vigilants et recommandons aux banques de ne pas sous-estimer les risques de crédit. Ce sera d’autant plus sensible à mesure que les dispositifs d’aide seront peu à peu retirés.

Le gouvernement français a annoncé la semaine dernière un nouveau moratoire de six mois pour les prêts garantis par l’État pour certaines entreprises. Soutenez-vous cette mesure ?

Ce genre de mesures sont bienvenues. Jusqu’à présent, les moratoires semblent avoir joué leur rôle de pont pour permettre aux entreprises et aux ménages de passer le plus dur de la crise. Et quand ils prennent fin, les clients ont en général repris les remboursements. Mais nous demandons aux banques d’évaluer la solvabilité de leurs clients nonobstant les aides publiques. L’enjeu-clé pour elles est d’identifier dans les temps lesquels sont en difficultés. Nous leur avons demandé de renforcer leur gestion des risques de crédit.

Un effet important de la crise est la hausse galopante de l’inflation. Est-ce une chance ou un risque pour les banques ?

Pour les banques, l’essentiel est l’impact que l’inflation pourrait avoir sur la dynamique de croissance et sur les taux d’intérêt. Il y a un chemin pour sortir en douceur de l’environnement de taux bas à mesure que la croissance approche de son potentiel et que l’inflation approche de son objectif. Mais il y a aussi un scénario indésirable dans lequel les attentes d’inflation des marchés évoluent très vite et conduisent à des chocs sur les taux d’intérêt ou sur les écarts de crédit qui pourraient avoir des conséquences inattendues sur les bilans des banques. On aurait alors affaire à une sortie cahoteuse de l’environnement de taux bas.

Voyez-vous déjà ce risque se concrétiser ?

Nous voyons certains domaines où les valorisations sont tendues, avec des effets de levier excessifs ou des expositions trop concentrées. C’est le cas dans les activités de prêts à effet de levier ou de prime brokerage [service aux hedge funds], comme l’a montré l’épisode Archegos. Dans ces domaines, un changement de taux d’intérêt peut conduire à des mouvements massifs sur les marchés. C’est pourquoi l’impact de chocs sur les taux d’intérêt et sur les écarts de crédit fait partie de nos priorités en matière de supervision pour 2022.

L’inflation peut-elle induire des coûts plus élevés chez les banques ?

Nous ne l’avons pas encore observé. A vrai dire, nous voyons plutôt l’inverse : pendant la pandémie, certaines banques ont accéléré leurs réductions de coûts. Les banques utilisent de plus en plus la digitalisation pour réaliser des économies.

Cette tendance n’accroit-elle pas aussi leur exposition au risque cyber ?

C’est en effet un sujet que nous avons très largement discuté au sein du conseil et nous avons décidé de lui donner un caractère prioritaire. Nous allons mener des inspections sur site à cet effet en 2022. Jusqu’à présent, nous avons vu une hausse importante du nombre de cyberattaques contre les banques européennes mais leur impact concret est resté limité. On doit toutefois être très vigilant.

Estimez-vous les banques bien préparées ?

C‘est difficile à dire car le danger évolue en permanence. Les pirates sont de plus en plus sophistiqués ! Un des sujets que l’on surveille de près est l’externalisation. Beaucoup de banques recourent de plus en plus à l’outsourcing pour des fonctions critiques. Or leurs fournisseurs sont souvent des entités non régulées, basées dans des juridictions lointaines et qui ne sont pas soumises aux mêmes règles de sécurité informatique que les banques. Nous devons nous assurer que cette source potentielle de risque systémique est bien couverte. C’est aussi le sens du projet de règlement « DORA » (Digital Operational Resilience Act), qui a pour objectif d'améliorer la résilience opérationnelle des acteurs financiers.

Les banques européennes jugent que les nouvelles normes prudentielles de Bâle III vont saper leur compétitivité vis-à-vis de leurs concurrentes américaines. Ont-elles raison ?

Je suis parfois surpris d’entendre que les règles de Bâle ne conviennent pas au modèle économique des banques européennes. Dans une certaine mesure, c’est un argument fallacieux car l’essentiel des propositions de Bâle sont justement le fruit d’analyses réalisées au sein de l’Union européenne. Pour faire simple, on a découvert après la crise financière que les modèles internes utilisés par les banques européennes n’étaient pas toujours fiables et donnaient lieu à des résultats incohérents d’une banque à l’autre, ce qui posait problème pour maintenir des conditions de concurrence équitables entre les banques. Le travail de la BCE et de l’ABE est au cœur des normes de Bâle III, qui résoud ces problèmes de fiabilité et de cohérence sans renoncer aux modèles internes.

La proposition de la Commission européenne prévoit des assouplissements temporaires, que les banques veulent inscrire dans la durée. Comment voyez-vous cela ?

En général, nous sommes favorables à une application fidèle et dans les temps de Bâle III, sans aucune déviation. Je comprends que quelques ajustements soient nécessaires, surtout si l’on considère le fait que les normes de Bâle ont été élaborées en tenant compte des banques internationales, alors que les nouvelles règles européennes s’appliqueront aussi aux petits établissements. Mais si on ajoute une série d’exceptions pour faire plaisir à telle ou telle partie, il finira par y avoir tellement de fissures dans la digue que l’ensemble de la structure sera en fait devenue plus fragile. Si des écarts temporaires sont jugés nécessaires pour adoucir la transition, pourquoi pas, mais il faut qu’ils soient vraiment temporaires.

Une exception temporaire concerne le crédit immobilier, que les banques françaises défendent ardemment…

Je me demande si c’est vraiment le bon moment pour introduire de telles flexibilités dans ce domaine. On voit bien que le marché immobilier s’échauffe dans plusieurs États membres. On observe une croissance des prêts à l’habitat à son plus haut niveau depuis des années, des hausses significatives des prix de l’immobilier, en moyenne de 6% sur la zone euro. Avons-nous vraiment besoin d’assouplir les exigences dans ce contexte de marché ?

Le gouvernement allemand se dit prêt à relancer les discussions sur l’union bancaire, notamment sur la question sensible de la garantie des dépôts. Avez-vous bon espoir que ce projet de marché bancaire unique avance ?

Je dois bien reconnaître que je suis quelque peu frustré par le manque de progrès dans ce domaine. Je comprends qu’il s’agisse d’un sujet politiquement sensible, certains États membres ayant fixé des lignes rouges qui rendent les compromis très difficiles à trouver. J’espère que sous la présidence française de l’Union européenne et avec le nouveau gouvernement allemand, on avancera. Car parfois, la sphère politique sous-évalue les impacts positifs que pourrait avoir une union bancaire complète.

Dans quel sens ?

Le fait que le marché bancaire soit encore compartimenté en marchés nationaux n’aidera pas à soutenir la reprise en Europe, compte tenu en particulier des besoins pour le financement de la transition écologique et de la transformation numérique de nos économies, ce qui est à la base du projet NextGenerationEU. De plus et surtout, seule une union bancaire complète peut réduire la probabilité de chocs frappant tel ou tel État membre en provoquant à nouveau la boucle néfaste entre banques et émetteurs souverains que nous avons vue à l’œuvre lors de la crise des dettes souveraines.

Les banques jugent que l’absence d’un marché bancaire vraiment intégré empêche la consolidation transfrontière en Europe. N’est-ce pas un peu facile ?

Le cadre institutionnel actuel décourage la consolidation transfrontière, il n’y a pas de doute. Il faudrait supprimer les obstacles règlementaires pour permettre une gestion plus intégrée du capital et de la liquidité au sein de l’union bancaire. Mais j’encourage aussi les banques à faire un meilleur usage des possibilités offertes par le cadre règlementaire actuel. Elles pourraient par exemple recourir davantage à des succursales plutôt qu’à des filiales pour mener leurs activités dans d’autres pays de la zone euro. Elles pourraient ainsi faire circuler leur capital et leurs liquidités d’un pays à l’autre. C’est ce que font la plupart des groupes bancaires de pays tiers quand ils relocalisent leurs activités dans l’Union européenne à la suite du Brexit. UBS par exemple, dont le siège européen se trouve à Francfort, a fusionné toutes les filiales européennes au sein de cette entité et fournit ses services par l’intermédiaire de succursales dans les autres États membres. Il est dommage que les groupes de pays tiers tirent mieux avantage du marché unique que les banques européennes.

Avez-vous constaté un réflexe des superviseurs nationaux pendant la pandémie pour protéger leurs banques nationales ?

Dès qu’on entre dans une situation de crise, le réflexe national se renforce nettement. Les gens ont peur que si les choses tournent mal, cela ait un impact sur leur économie, leur budget... Par exemple, quand nous avons recommandé aux banques de ne pas verser de dividendes, cela concernait les maisons mères. Nous voulions que les ressources restent au sein du secteur bancaire. Mais certaines autorités nationales sont allées jusqu’à recommander à leurs banques de ne verser aucun dividende à leur maison mère, même lorsqu’il s’agissait de banques de la zone euro.

Autant d’arguments qui freinent la consolidation…

Oui, mais la réalité est plus nuancée qu’on veut bien le croire. Bien sûr, les fusions entre banques ont principalement lieu au sein des frontières nationales, à part l’acquisition de Creval par Crédit Agricole l’an dernier en Italie. On observe cependant aussi des opérations qui ne sont pas de grandes fusions entre deux banques mais des rapprochements d’activités, comme dans la gestion d’actifs, la banque dépositaire, les paiements… Société Générale envisage par exemple de devenir un leader mondial du leasing automobile en achetant LeasePlan, et Crédit Agricole a récemment acheté les activités de gestion d’actifs de Banco Sabadell. Ces transactions focalisées sur certaines lignes d’activité ont plus souvent une dimension transfrontière. Il y a donc une forme de consolidation européenne en cours et nous la soutenons...

Mais elle ne suffit pas ?

Nous avons en effet des surcapacités dans le secteur bancaire européen qui nécessiteraient des fusions. Dans un monde idéal, je voudrais que les banques considèrent l’union bancaire comme leur marché domestique. Jusqu’ici, les banques en difficultés ont par exemple été absorbées par des rivales nationales. En Espagne, en Irlande ou en Italie, le secteur bancaire a été restructuré au niveau national. Cela montre que l’union bancaire n’est pas encore complètement une réalité.

Vous invitez donc une banque française à reprendre Monte dei Paschi ?

Ce n’est pas mon rôle ! Mais réfléchissons aux bénéfices d’un marché plus intégré. Regardez les États-Unis : quand l’État de Puerto Rico a été placé en défaut, ses banques ont coulé mais les autorités fédérales sont intervenues et ont cédé les actifs, les passifs et les agences à des banques d’autres États. Les clients n’ont même pas vu que leur banque était en crise. En Europe, nous n’avons pas d’instruments de partage du risque et avons dû gérer la crise financière au niveau national. Et aujourd’hui, cela rend les États membres encore plus hostiles à davantage d’intégration européenne. C’est un cercle vicieux que nous devons rompre !

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